Suite cahier N° 9 La Diversité réconciliée (Ezéchiel 16)

EZECHIEL 16,59-63 (Bible de Jérusalem)

 

« Car ainsi parle le Seigneur Dieu. J’agirai envers toi comme tu as agi, toi qui as méprisé le serment jusqu’à violer une alliance. Mais moi, je me souviendrai de mon alliance avec toi au temps de ta jeunesse et j’établirai en ta faveur une alliance éternelle. Et toi, tu te souviendras de ta conduite et tu en rougiras, quand tu accueilleras tes sœurs*, les aînées avec les cadettes, et que je te les donnerai pour filles, sans que j’y sois tenu par mon alliance avec toi. Car c’est moi qui rétablira mon alliance avec toi, et tu sauras que je suis le Seigneur, afin que tu te souviennes et que tu sois saisies de honte et que, dans ta confusion, tu sois réduite au silence, quand je te pardonnerai tout ce que tu as fait, oracle du Seigneur Dieu ».

* C’est-à-dire Sodome et Samarie

 

Introduction au chapitre 63 d’Ezéchiel par Autoné Maurice (www.bible-service.net)

 

Ézéchiel vit de l’intérieur le drame de l’exil qui aboutira, en 587, à la destruction de Jérusalem et du Temple. Pour raconter aux exilés ce qui est arrivé, Ézéchiel va raconter toute l’histoire de Jérusalem en la comparant à une femme. Ce long chapitre 16 est une puissante allégorie, émouvante et tragique comme une histoire d’amour.

Ce grand chapitre est introduit par le fameux : « Il y eut une parole du Seigneur pour moi ». Il est formé de deux oracles de jugement :

  1. L’allégorie de l’épouse adultère(v. 3-43), avec les trois parties d’un oracle de procès : a/ Les bienfaits du Seigneur pour Jérusalem (v. 3-14). b/ L’accusation : Jérusalem se conduit comme une prostituée (v. 15-34). c/ Le châtiment contre la coupable (v. 35-43).
  2. L’allégorie des trois sœurs(v. 44-58) : comparée à Sodome et Samarie, Jérusalem est beaucoup plus coupable. Mais un jour sa situation sera rétablie.

À ces deux oracles on a ajouté une parole finale d’espérance (v. 59-63) qui reprend la leçon des deux allégories : Dieu promet à l’infidèle la réconciliation et « une alliance éternelle », car l’amour de Dieu pour son peuple est beaucoup plus fort que l’infidélité de celui-ci.

Une rare puissance évocatrice

Ézéchiel aime les allégories et s’exprime volontiers avec des images à décoder, mais celle-ci est peut-être la plus belle de toutes. N’oublions pas qu’il est exilé avec les notables de la première déportation en 597. Dans ce temps de malheur il va, paradoxalement, raviver l’espérance des exilés. Avec une virtuosité littéraire étonnante, en 63 versets, il évoque toute l’histoire de Jérusalem, plonge dans la faute qui a déclenché l’exil et entrevoit, dans des paroles d’apocalypse, l’avenir qui s’entrouvre pour Jérusalem.

Voici l’histoire en quelques mots. Jérusalem est comparée à une petite fille, un bébé abandonné que le Seigneur rencontre et recueille. Il l’adopte, l’élève puis l’épouse et la comble de bienfaits. Or, au lieu de la reconnaissance attendue, Jérusalem fait preuve d’une perfidie incroyable : elle court après des amants et se prostitue même publiquement. Par comparaison, Sodome et Samarie – les villes honnies – apparaissent beaucoup moins coupables qu’elle. Mais l’amour de Dieu est le plus fort. Il va restaurer celle qu’il a choisie et elle recevra ses deux sœurs comme des filles. Finalement, le vrai châtiment de Jérusalem sera la honte.

Jérusalem la prostituée (16,15-43)

L’infidélité de Jérusalem est pour le prophète la cause de l’exil. Il va raconter l’histoire passée de la ville, à la lumière de l’expérience douloureuse de l’exil. L’histoire de cette infidélité est narrée à travers une double allégorie audacieuse. La première décrit comment un homme recueille et adopte l’enfant, puis en fait son épouse (v.3-14), tandis que la seconde relate l’infidélité de celle-ci (v. 15-34). Cette allégorie est un drame qui se déploie en plusieurs actes. La puissance de la narration vient de la dimension tragique grandissante : à chaque étape de son histoire, le pire aurait pu être évité; à chaque étape, les événements auraient pu se dérouler autrement, si Jérusalem l’avait voulu. Relisons-les.

  • v. 3-7 : Déjà à l’époque cananéenne, lorsque Jérusalem n’était pas une capitale, parce que le peuple n’existait pas encore, Dieu l’avait préservée de la disparition. Ézéchiel ne prétend pas décrire toute l’histoire de Jérusalem; son souci est de montrer la présence bienveillante de Dieu auprès d’elle.
  • v. 8-14 : Dans la description allégorique du mariage entre l’homme et la fille, le prophète distille les allusions historiques à Jérusalem : la décision de David d’en faire sa capitale; sa gloire et sa splendeur au temps de David et de Salomon, et l’alliance conclue avec la maison de David, l’oracle de Nathan.
  • v. 15-22 : Nouvelle étape : les infidélités de la jeune épouse ingrate évoquent les cultes des divinités cananéennes, les Baals : ce sont les amants qui prennent la place du mari. Ces cultes entraînent même les horribles sacrifices d’enfants.
  • v. 23-34 : Le prophète aborde l’aspect politique : en décidant des alliances avec les païens, les rois de Juda ont introduit leurs divinités étrangères. Après s’être prostituée avec les Baals des Cananéens, qui étaient sur place, Jérusalem a continué avec des nations lointaines et leurs dieux : l’Égypte, l’Assyrie et Babylone (les Chaldéens) sont nommées. Cette attitude est pire que celle d’une simple prostituée, parce que Jérusalem, au lieu de se faire payer par ses clients, était obligée de les payer pour les avoir comme clients : « Tu as soudoyé tes amants pour qu’ils viennent à toi de partout se débaucher avec toi ». Évocation des tributs versés aux souverains dont elle s’est faite vassale.
  • v. 35-43 : Le dernier acte de cette première allégorie est la sentence divine de Jugement, qui fera de ses amants les exécuteurs de la sentence de mort : annonce du siège et de la prise de Jérusalem en 587.

Les deux sœurs : Sodome et Samarie (16,44-58)

Le second oracle du chapitre compare Jérusalem à deux villes connues pour avoir été châtiées par Dieu à cause de leur conduite immorale : Sodome détruite par le feu du ciel à cause de son impudicité (Gn 19), et Samarie rayée de la carte en raison de son idolâtrie (2 R 17,7-18). Le prophète introduit sa comparaison par le proverbe : « Telle mère, telle fille », Les v. 45-52 appliquent ce proverbe à Jérusalem, qui connaîtra le même sort que les deux villes maudites. Le deuxième volet de la comparaison (v.53) est introduit : le Seigneur restaurera les deux sœurs dans leur honneur originel, pour que le péché de Jérusalem apparaisse en pleine lumière. À ce point du chapitre, le jugement est sans équivoque. Le contraste avec la suite n’en sera que plus grand.

L’alliance restaurée

En cinq versets, la situation tragique de Jérusalem va se retourner : la ville va être restaurée et l’alliance renouvelée. Alors même que les v. 35-52 suggéraient que Jérusalem n’avait aucun espoir à attendre de la miséricorde de Dieu, voilà qu’il promet une restauration fondée sur l’alliance conclue au temps de l’Exode. Si le peuple a oublié son Dieu, ce dernier n’a pas oublié Jérusalem. Ce pardon immérité rafraîchira la mémoire de Jérusalem et lui procurera honte et confusion pour ses péchés. Il lui fera comprendre qui est son Dieu. Le dernier verset se termine par cette reconnaissance : « Tu sauras que Je suis le Seigneur ».

Jugement et salut

Le jugement de Dieu ne se comprend que par rapport à l’alliance. Jérusalem a rompu l’alliance; le Seigneur agira de la même manière envers elle. Mais il y a un retournement spectaculaire entre ce qui est dit aux versets 44-59 et le v. 60 : « J’agirai avec toi comme tu as agi ! Je me souviendrai de l’alliance avec toi ». Cette formule dit bien l’essentiel du texte, le cœur du lien entre jugement, alliance et salut. Parce que Jérusalem n’a pas su demeurer fidèle à Dieu, elle porte les conséquences de ses fautes.

Mais l’amour indéfectible de Dieu – seul fondement de l’alliance – pardonnera et restaurera Jérusalem. Au cœur de l’exil, c’est une lumière d’espoir qui jaillit. Jérusalem va de nouveau avoir la faveur de Dieu. Elle se relèvera de la destruction et tout Israël avec elle. « J’établirai mon alliance avec toi, alors tu connaîtras que je suis le Seigneur, afin que tu te souviennes, afin que tu sois honteuse et que, de confusion, tu ne puisses plus ouvrir la bouche lorsque je t’absoudrai de tout ce que tu as fait » (v.63).

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Revenons maintenant aux versets qui nous avons reçus lors de la préparation de ce numéro, versets 59 à 63 et au thème également reçu de la « diversité réconciliée. » J’ai été frappé par le lien entre Jérusalem d’une part et Sodome et Samarie de l’autre. Voilà que dans la restauration de Jérusalem, Sodome et Samarie lui sont donnée comme filles, et je ne peux m’empêcher de penser au psaume 87 verset 5 : « Mais de Sion l’on dira : « Tout homme y est né » et celui qui l’affermi, c’est le Très-Haut ». Sion la mère des peuples et voilà bien la vocation du peuple d’Israël. La restauration des nations passe par la restauration d’Israël, La réconciliation ne peut se faire sans Sion, c’est-à-dire sans Israël. Dans son épitre aux Romain au chapitre 15, l’apôtre Paul reprend ce thème : versets 25 à 29 : « Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez dans votre sagesse : une partie d’Israël s’est en durcie jusqu’à ce que soit entrée la totalité des païens, et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : De Sion viendra le Libérateur, il ôtera les impiétés du milieu de Jacob. Et voici qu’elle sera mon alliance avec eux lorsque j’enlèverai leurs péchés. Ennemis, il est vrai, selon l’évangile, à cause de vous, ils sont, selon l’Election, chéris à cause de leurs pères. Car les dons de Dieu sont sans repentance ».

Sodome et Samarie, la « pécheresse » et « l’hérétique » toute les deux réconciliées en étant donnée comme fille à Sion. Jérusalem confuse et privée de voix car devant le péché de Sodome, elle ne peut voir que son propre péché : Ezéchiel 16,48 « Je suis vivant ! dit le Seigneur, l’Eternel, Sodome, ta sœur, et ses filles n’ont pas fait ce que vous avez fait, toi et tes filles ». Jérusalem confuse mais restaurée, sans voix mais pardonnée et dans ce pardon, Sion retrouve sa place de mère et d’épouse.

 Bernard