Les cahiers de Fraternité Pentecôte N°10 (2e partie)

AFIN QUE TOUS SOIENT UN
Par Pierre Chieux et Catherine Fricoteaux

Nous poursuivons notre réflexion sur toutes les implications de la « diversité réconciliée », qui contrarie nos idées simplistes et simplificatrices, nos vues purement humaines, et nous fait entrer plus avant dans le mystérieux plan de salut que Dieu a pour notre humanité. Trop souvent nous confondons séparation
et division, mise à part et rejet, sans voir les fruits de Vie qui peuvent naître d’une blessure féconde, quand c’est le « glaive » du Christ qui la provoque (Mt 10, 34). Ils ont reçu l’Esprit Saint tout comme nous (Ac 10, 47). Le plan d’amour et d’unité que Dieu veut pour l’humanité est plus grand que nos rêves les plus fous. Pour l’accueillir, nous n’avons pas d’autre choix que de nous repentir de nos projets à courte vue et d’ouvrir nos cœurs à la miséricorde infinie du Christ. Comme le Pape François le rappelait dans son homélie du jour de Pentecôte 2017 : « Le même Esprit crée la diversité et l’unité et ainsi façonne un peuple nouveau, diversifié et uni : l’Église universelle… ». Par son action de diversification et d’unification, le Potier divin met un terme aux deux tentations qui nous guettent toujours parce que nous pensons y trouver un bonheur dont nous serions les maîtres : « Celle de chercher la diversité sans l’unité, et celle de chercher l’unité sans la diversité »[1]
.
I – Afin que tous soient UN.
Il y a une grande différence entre la manière dont Dieu et les hommes voient l’unité, rappelait Avner Boskey à la session de St-Laurent 2017. De la Genèse à l’Apocalypse, le plan divin se déroule de façon étonnante : au commencement, Dieu crée en séparant, et pourtant, l’achèvement ultime de son dessein bienveillant est de devenir UN en Lui. « Là, il n’est plus question de Grec ou de Juif, de circoncision ou d’incirconcision, de Barbare, de Scythe, d’esclave, d’homme libre ; il n’y a que le Christ, qui est tout et en tout » (Col 3,11).
Au commencement, la séparation:
Ainsi, dans le récit de la Genèse, Dieu opère la création par séparation : « Dieu créa le ciel et la terre, Dieu sépara la lumière des ténèbres » (Gn 1, 4).

« Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux » (Gn 1, 6). Il opère par différenciation (selon leur espèce), par dissémination des plantes, et par dispersion des hommes sur toute la surface de la terre. Le verbe créateur « séparer » est repris pas moins de quatre
fois dans ce récit. Toute forme de vie contribue à ce mouvement de complexification croissante : et il est difficile de trouver plus belle image que celle du développement de l’embryon à partir d’une cellule unique, qui se sépare et se diversifie magnifiquement jusqu’à l’achèvement du corps. À l’achèvement, être UN, selon la grande prière du Fils « Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance » (Gn 1, 26). Or Dieu est UN, EHAD en hébreu : « Schéma Israël, Adonaï Elohénu, Adonaï EHAD ». « Écoute, Israël, Le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est UN », aimons-nous à chanter dans nos groupes de prière à l’école de nos frères juifs. Dieu est UN, mais ce UN c’est l’Amour (1 Jn 4, 8) qui unit le Père et le Fils dans le Saint Esprit (« l’amour dont tu m’as aimé », Jn 17, 26). Nous sommes donc appelés à devenir EHAD, UN dans l’amour, à la ressemblance de Dieu. C’est notre vocation ultime et toute la grande prière de Jésus au soir de sa Passion tend vers cela : « Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi, afin que tous soient UN, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient UN en nous, afin que le monde croie que tu m’as
envoyé. Moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, afin qu’il soient UN comme nous, nous sommes UN, moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité (afin qu’ils soient achevés en UN littéralement en grec), afin que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé » (Jn 17, 20-26).

II- Le temps présent : séparations et tension vers l’unité.
Il n’est donc pas surprenant que l’histoire de l’Alliance entre Dieu et les hommes se déploie au cours des siècles à travers tant de « séparations » nécessaires à la Vie : Moïse et Pharaon, Peuple Juif et Nations, Juda et Tribus du Nord, premières communautés de disciples du Christ et Juifs, mouvement monastique et chrétiens des cités… Nous sommes appelés et envoyés par le Christ dans le monde sans jamais être du monde. De même, dans l’histoire récente du Renouveau charismatique, ne voyons-nous pas une mise à part des communautés nouvelles et groupes de prière de base, pour cultiver les charismes qu’ils ont reçus spécifiquement ? Mais en tous ces exemples de séparation pour la Vie, le but demeure l’unité et la réconciliation du plus grand nombre. Or le péché de
l’homme refuse les séparations pour la Vie. Il entretient les sources d’opposition, de mépris, de haine, de rejet. Et même ceux qui sont par Dieu mis à part pour la Vie, peuvent se laisser séduire par une tentation subtile, celle de chercher à réaliser l’unité selon leurs propres plans et projets, en excluant ceux qui ne les
suivent pas.
La tentation de la Tour de Babel
Jésus nous dit que le Royaume est déjà parmi nous, mais qu’il n’est pas encore pleinement manifesté. Il faut nous garder de vouloir le manifester de par nos propres forces, le créer selon nos propres plans, comme les hommes de Babel (Gn 11). Contrairement au commandement de Dieu : « Emplissez la terre » (Gn 1, 28), les hommes prennent à Babel la décision de s’implanter dans un lieu unique : « Ne soyons pas dispersés sur toute la terre ». Un lieu vertical, une tour, faite de briques uniformes et cuites, c’est-à-dire mortes, et non de pierres vivantes, toutes différentes et créées pour s’ajuster les unes aux autres. Et surtout « Tout le
monde se servait d’une même langue et des mêmes mots ». Nous assistons là à la fabrication forcée d’un peuple qui tente d’imposer l’achèvement de l’Unité, de
l’EHAD, mais qui le fait dans l’uniformisation, selon une entreprise de type totalitaire s’opposant à la dynamique vivante de la Création.

C’est pourquoi : « C’est là que Le Seigneur confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre » (Gn 1, 9). La Bible dans toutes les langues On pourrait dire que les deux langues bibliques, l’hébreu et le grec, qui coexistent depuis que le peuple juif a traduit la Bible en grec au IIIe -IIe siècle avant J-C., protègent aussi les chrétiens de la tentation de la tour de Babel. Certes à l’origine il y a l’hébreu, mais ensuite le texte biblique se déploie dans les langues des nations : grec, puis syriaque, copte, latin au début du Ve siècle, et enfin multiplication de traductions dans toutes les langues à partir du XVIe siècle jusqu’à nos jours. Cette réalité accompagne la prophétie de Jésus : « Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint, qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac, 1, 8).
La conversion de Jean l’évangéliste
Il est important de rester à notre place de témoins du Christ et de serviteurs inutiles. Nous ne pouvons ni supplanter notre Seigneur, ni nous approprier le plan de Dieu pour l’Unité. Or déjà dans les évangiles nous voyons combien il est tentant pour les disciples de revendiquer le monopole de la grâce :

« Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser des démons en ton nom, quelqu’un qui ne nous suit pas, et nous voulions l’empêcher, parce qu’il ne
nous suivait pas » (Mc 9, 38-40). Ce nous qui exclut et rejette, c’est l’apôtre Jean qui le prononce, lui qui aussitôt après propose à Jésus de foudroyer tout un village de Samaritains qui n’a pas voulu Le recevoir « parce qu’Il faisait route vers Jérusalem » (Mc 9, 51-56) ! Ce n’est pas pour rien que Jésus le surnomme, lui et son frère Jacques, fils du tonnerre. Pourtant, c’est ce même apôtre Jean qui devient le disciple que Jésus aimait, celui qui est tout contre le sein de Jésus à la
Cène, qui se tient au pied de la croix, et devient l’évangéliste de l’Amour. Figure prophétique de ce que tous les disciples et toutes les Églises sont appelés à
devenir chacun et ensemble pour être UN dans le Christ.

III- La Pentecôte réconcilie les hommes et les rend UN en Dieu.

« Jérusalem, bâtie comme une ville où tout ensemble fait corps » (Ps 122). À la Pentecôte, il y a deux mille ans, s’accomplit à Jérusalem un grand miracle d’unité dans la diversité, ou de diversité réconciliée selon l’expression du pape François. Jérusalem, la ville sainte répond ce jour là à sa vocation d’être une
image prophétique de la Jérusalem céleste. Tous les enfants d’Israël dispersés parmi toutes les nations qui sont sous le ciel s’y rassemblent au souffle de l’Esprit, et à l’écoute de Pierre qui les appelle au repentir et à être baptisés en Christ, Fils unique du Père. La parole de Pierre transperce et ouvre leur cœur au pardon de Dieu, répandu par le Messie tant attendu, et pourtant rejeté et crucifié. Et c’est à partir de Jérusalem, en raison de la persécution, que les disciples vont être dispersés, d’abord en Judée et en Samarie (Ac, 8, 1), puis jusqu’aux extrémités de la terre. Ils seront poussés par l’Esprit, pour être les témoins de la miséricorde divine à l’instar du sang qui passe par le cœur pour repartir irriguer le corps tout entier, dans le respect de la diversité de tous ses organes et de toutes ses cellules.
Le signe des langues
Le Saint Esprit se manifeste à Jérusalem à travers le signe des langues, au Cénacle « Tous furent alors remplis du Saint Esprit et commencèrent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit Saint leur donnait de s’exprimer » (Ac 2, 4). « Au bruit qui se produisit, la multitude se rassembla et fut confondue : chacun les entendait parler en son propre idiome (Ac 2, 5-6). Ce qui permet à ces Juifs de toutes nations de se comprendre, ce n’est pas l’unicité de la langue, mais
l’unique Esprit qui les saisit tous en les ouvrant au pardon de Dieu. De même plus tard, à Césarée, Pierre et les croyants circoncis qui l’accompagnent reconnaissent, stupéfaits, que l’Esprit Saint est répandu aussi sur les païens : « ils les entendaient en effet parler en langues et magnifier Dieu » (Ac 10. 46). C’est Dieu seul qui peut briser la muraille qui séparait Juifs et non-Juifs, en n’en faisant qu’UN dans le Corps du Christ, par son Esprit. « Qui étais-je, moi, pour faire obstacle à Dieu ? »,s’exclame Pierre pour convaincre la première Église messianique de ne pas rejeter ceux que Dieu a choisis. Les hommes touchés par la grâce sont toujours tentés de se l’approprier et de l’endiguer, mais le fleuve de Vie ne cesse de se répandre et
de détruire les barrières de division, y compris celles d’origine religieuse. La grâce de Pentecôte répandue aujourd’hui pour que tous soient UN, en Christ. Depuis le début du XXe siècle, à partir de la naissance du Pentecôtisme, chacune des Églises éprouve successivement cette même stupeur de voir que le don du Saint Esprit a été répandu aussi sur les autres Églises, elles que chacune a tendance à rejeter. En France, l’exemple du pasteur Thomas Roberts est particulièrement significatif : envoyé en 1926 par son Église apostolique du Pays de Galles pour essayer de sauver quelques habitants de cette « Babylone » que représente alors pour lui la France, et notamment l’Église catholique, il devient pourtant un serviteur puissant de l’unité entre les chrétiens et des relations entre Juifs et chrétiens. Il y travaille inlassablement, à travers notamment l’Union de prière de Charmes, les conventions interconfessionnelles à Chalon puis à Gagnières, et les « Montées à Jérusalem » qui démarrent sous son impulsion. La grâce de Pentecôte est donnée pour l’unité du corps du Christ, afin que le monde croie. Le Père Marie-Eugène, peu avant sa mort en 1967, juste avant que le Renouveau charismatique ne touche l’Église catholique, prophétisait
des décennies d’effusion du Saint Esprit. Et comment ne pas saisir l’importance prophétique de la veillée de Pentecôte 2017 au Circo Massimo, et du chant en
langues qui a saisi les 50 000 chrétiens rassemblés – catholiques mais aussi protestants, pentecôtistes et évangéliques charismatiques – réunis à l’appel du
pape François ?

Un pape qui fait faire de la place à ses côtés sur le podium à des pasteurs pentecôtistes et évangéliques et leur donne la parole. Et pourtant, ce que nous avons vu n’est qu’un commencement. Ce qui était impossible à l’homme, après des siècles de séparation, l’Esprit Saint a entrepris de le réaliser, car rien n’est impossible à Dieu.
Conclusion : Aimer comme des frères ceux auxquels le Père tend les bras.
Tous les plans ou les projets que nous pouvons concevoir en vue de l’unité se basent sur des critères que nous avons nous-mêmes définis. Jésus est venu parmi nous, pour révéler qui est le Père et nous apprendre l’amour infini et gratuit que Dieu a pour tout homme. Séraphim de Sarov, qui avait longuement médité l’Évangile, disait : « l’Église c’est celui sur qui je jette le manteau d’amour du Christ ». Que l’Esprit Saint qui a conduit le Christ jusqu’à donner sa vie pour les
pécheurs criant à l’aide, puisse à notre tour, nous saisir.
Questions :
•Suis-je convaincu que Dieu désire ardemment rassembler tous les hommes dans le respect de leur diversité et que seul l’Esprit saint peut nous rendre tous UN en Christ ?
•Ai-je le désir de me laisser conduire par l’Esprit Saint et la Parole du Christ afin d’être témoin de l’Évangile en toute ma vie et d’accepter la place unique qui m’est réservée comme membre du Corps du Christ?
•Quels sont les peurs, ressentiments ou jugements envers des chrétiens d’autres confessions, envers certains convertis, envers des membres de ma paroisse, de
mon diocèse, qui me bloquent ? M’arrive-t-il de demander la prière des frères ou les sacrements pour pouvoir bénir et aimer ces personnes ?
•Ai-je des amis d’autres confessions, d’autres tendances, langues ou cultures que moi ? Que m’ont-ils appris sur l’Évangile, sur la vie dans l’Esprit ? Y a-t-il des
occasions de dialogue et de contacts qui me sont offertes et auxquelles je devrais consentir ?

[1]Pape François, Homélie de Pentecôte, 4 juin 2017.

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