Cahier N°11: La joie par Marie-Hélène Martin


La joie
Par Marie-Hélène Martin

Parler aujourd’hui de la joie n’est pas ouvrir un nouveau thème sans rapport avec celui de la diversité réconciliée, que nous méditons depuis Pentecôte 2017. Car nous voulons parler plus précisément de cette joie, mêlée de surprise, que nous ressentons quand nous voyons s’épanouir les dons de l’Esprit, là où nous ne nous attendions pas à les trouver. C’est l’aventure qui arrive à Pierre et à ses compagnons juifs, chez le centurion Corneille à Césarée (Ac 10). Bravant les tabous – non sans y avoir été incité en songe par l’Esprit ! – Pierre est entré dans la maison d’un païen pour y prêcher l’Évangile ; et aussitôt, une « petite Pentecôte » fait suite à son discours, comme en Actes 2 quand il a parlé devant la foule : l’Esprit Saint se répand sur ses auditeurs, ils parlent en langues, ils louent
Dieu, et Pierre comprend qu’il ne peut leur refuser le baptême, même s’ils sont incirconcis. Amené à justifier cette audace auprès des Judéens, il les persuade
aisément que le don de Dieu n’est pas limité à quelques uns, et tous alors glorifient le Seigneur qui a donné même aux païens la possibilité de se tourner
« vers la Vie » (Ac 11, 18) : joie de voir se dilater à l’infini le salut promis !

L’inverse de la jalousie
Pour définir cette joie, on pourrait partir de son contraire, qui est la jalousie, cette amertume qui envahit notre petit moi quand il estime que l’éclat de l’autre lui fait de l’ombre. On sait d’où vient la jalousie, et ce qu’elle produit comme fruits délétères : « C’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde : ils
en font l’expérience, ceux qui lui appartiennent » (Sg 2, 24). L’Écriture nous fournit de nombreux exemples, depuis les origines, de ce mauvais penchant qui peut aller jusqu’à la haine, au désir de supplanter, voire d’éliminer l’autre, et donc jusqu’au meurtre : Satan est « homicide dès le commencement » (Jn 8, 44). Arrogance, désir d’humilier, de rabaisser l’autre, esprit de revanche… quand l’amour-propre se sent lésé, de quoi n’est-il pas capable ?
Dans ces conditions qui sont celles de notre humanité marquée par le péché, est-il possible d’inverser ces mauvais penchants ? De réprimer tout ce qui est
« amertume, irritation, colère, éclat de voix, injures » (Eph 4, 31), de remplacer « envie et rivalité » par « l’amour » (Ph 1, 15-16) ? Si la vraie joie est le fruit de
l’Esprit, nul doute que nous aurons besoin du secours de l’Esprit pour avoir « entre nous les sentiments qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5).

La joie de la croissance
Pourtant, même en nous plaçant sur un plan strictement humain, nous sommes déjà capables d’éprouver cette joie que procure l’épanouissement de l’autre. La
joie du jardinier qui voit sortir de terre les premières plantules de ce qu’il a semé est déjà de cet ordre : voir la puissance de vie à l’œuvre dans la création, et
comme Dieu au premier matin, s’en réjouir et proclamer que « c’est bon » ! Et d’ailleurs Jésus ne craint pas de comparer le Royaume de Dieu au « grain de
sénevé qu’un homme a pris et jeté dans son jardin : il croît et devient un arbre, et les oiseaux du ciel s’abritent dans ses branches » (Luc 13, 19). Et dans l’Évangile de Marc, Jésus va plus loin encore, en soulignant combien le geste initial du semeur est peu de chose à côté de l’effet produit : « qu’il dorme et qu’il se lève, nuit et jour, la semence germe et pousse, il ne sait comment » (Mc 4, 27). Il ne peut que se réjouir et s’émerveiller de ce don de la vie, auquel Dieu lui a permis de coopérer (Gn 2, 15). Et ce même émerveillement, il nous est donné de le vivre dans nos relations humaines : joie des parents qui voient leur enfant grandir ; joie du soignant qui voit le convalescent s’enhardir et reprendre force ; joie du maître qui voit son élève progresser dans son apprentissage ; joie du médiateur qui favorise une réconciliation et voit se renouer une relation momentanément compromise par la discorde…
Ce qui est vrai de ces situations se retrouve, à un degré supérieur si j’ose dire, lorsque l’on passe des liens affectifs aux liens spirituels qui nous unissent dans le
Corps du Christ. A l’intérieur de nos groupes de prière, joie d’accueillir de nouvelles personnes et de voir ces nouveaux venus entrer avec de plus en plus
d’audace dans la vie charismatique. Dans nos assemblées paroissiales, joie de voir les catéchumènes peu à peu transfigurés par la découverte de la vie en Christ.
Pour un accompagnateur spirituel, joie de suivre cette mystérieuse croissance de
l’âme que Thérèse d’Avila a si minutieusement décrite, et à laquelle le Bienheureux père Marie-Eugène consacre tout un chapitre de Je veux voir Dieu.
C’est la joie dont ruisselle le chapitre 15 de l’Évangile de Luc, la joie de retrouver la drachme, la brebis, le fils perdus – une joie qui retentit même dans le ciel : « il naît de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent » (Luc 15, 10). La joie du converti (par exemple celle de l’eunuque de la reine d’Éthiopie, baptisé par Philippe, Ac 8, 39) trouve un écho dans la joie du prédicateur (Ac 13, 52) et dans la joie des assistants : « la joie fut vive en cette ville » (Ac 8, 8). Jésus lui-même l’a éprouvée dans son cœur d’homme, « tressaillant de joie sous l’action de l’Esprit » lorsque ses disciples reviennent vers lui « tout joyeux » d’avoir parlé et agi en son Nom avec puissance (Luc 10, 17. 21). Quel est le fond de cette joie ?
C’est l’amour, car c’est lui qui nous fait voir en l’autre l’enfant aimé de Dieu, comme nous le sommes nous-mêmes. Partager cette joie, c’est aimer comme
Dieu aime.

La nécessaire humilité
Partageant la joie des disciples, Jésus cependant la tempère et la réoriente. Ce n’est pas d’un quelconque pouvoir qu’ils doivent se réjouir, c’est de l’amour du
Père pour chacun de ses enfants, pour eux d’abord, et tout spécialement pour les « plus petits ». Cette révélation réservée par le Père aux « tout petits » nous
indique une des conditions nécessaires pour éprouver la joie dont nous parlons, c’est-à-dire l’humilité. Au fond, qu’est-ce qui fait la joie de Pierre à Césarée, quand il voit l’Esprit-Saint saisir Corneille et les païens ? C’est la disproportion entre ce qu’il était en son pouvoir de faire (annoncer le kérygme), au prix certes d’une transgression qui devait lui coûter, et l’effet produit : la conversion des païens.
Comme le semeur évoqué dans l’Évangile de Marc, il n’a fait que jeter une graine, et il voit se lever une moisson inattendue, premier signe de cette extraordinaire révolution que Dieu va imposer à l’esprit des premiers disciples, d’origine juive : le mystère de l’adoption des nations, le fait que les païens qui « jadis étaient loin » sont « devenus proches » et sont entrés, eux aussi, « dans la maison de Dieu » (Eph 2, 13. 19). En entrant chez Corneille qui se prosterne à ses pieds, Pierre le relève avec cette première parole : « je ne suis qu’un homme, moi aussi » (Ac 10, 26). Un homme qui a suffisamment éprouvé sa faiblesse d’homme pour ne pas se présenter avec orgueil, ni s’approprier un quelconque mérite quand il est « simplement » au service de l’Évangile. Un homme qui met de côté tous ses préjugés pour ne pas « faire obstacle à Dieu » (Ac 11, 17).

Une figure de l’humilité : Jean le Baptiste
Ce lien de l’humilité et de la joie me paraît spécialement illustré en la personne de Jean le Baptiste, lui dont Jésus dit qu’il était le plus grand des enfants des
hommes, et cependant le plus petit dans le Royaume (Luc 7, 28). Jean qui tressaillait de joie dans le sein maternel (Luc 1, 41. 44) n’a cessé de reporter
l’intérêt que sa prédication suscitait dans le peuple vers un autre, vers « plus grand que lui », reconnaissant même qu’il lui fallait diminuer pour que Jésus
grandisse (Jn 3, 30). A l’exact opposé de la jalousie, cet effacement volontaire s’accompagne d’une joie dont Jean donne une superbe image : « Qui a l’épouse est l’époux ; mais l’ami de l’époux qui se tient là et qui l’entend est ravi de joie à la voix de l’époux. Telle est ma joie, et elle est complète » (Jn 3, 29). Puissions-nous, en voyant tel ou tel de nos frères entrer dans la saison des noces avec le Bien Aimé, éprouver cette joie pure et désintéressée !
C’est avec cette humilité, cette conscience de sa petitesse, que Marie accueille d’abord dans la crainte, puis dans la foi, puis dans la joie, les paroles que l’Ange lui adresse de la part de Dieu. La salutation de l’Ange Gabriel, quand nous la reprenons du grec, nous met d’emblée en contemplation devant la joie de Marie.
Il y a certes de grandes chances que l’ange se soit plutôt adressé à elle selon la formule sémitique, qui est vœu de paix (shalom!) ; et même le « réjouis-toi » du
grec a peut-être déjà, à l’époque, perdu son sens fort (de même que quand nous disons à quelqu’un « salut », nous ne pensons pas une seconde que nous lui
souhaitons la vie éternelle !). Mais comment ne pas être ému, dans le texte grec, par le voisinage de ces deux mots « réjouis-toi, pleine de grâce », qui sont de la
même famille, de telle sorte qu’il faudrait dire : sois dans la joie, toi qui es toute joie, ou bien sois dans la grâce, toi qui es toute grâce – la grâce provoquant la joie,
la joie provoquant la gratitude, dans cet échange de dons et contre-dons que l’art grec a représenté à travers le motif des Trois Grâces. Et quelle est la réponse de Marie ? « Je suis la servante du Seigneur », terme qu’elle reprend dans son chant de louange : « il s’est penché sur son humble servante » (en grec c’est même le mot « esclave »). C’est dans l’humilité de Marie que se déploie sa joie, dans sa disponibilité pour que croisse en elle le Corps du Christ. Le p. Michel Santier, à l’occasion des 20 ans de la Communauté Réjouis-toi, expliquait ainsi à Georgette Blaquière le sens qu’il donnait à cette dénomination :
« Comme Marie, servante du Corps du Christ, nous voulons être les serviteurs du Corps qu’est l’Église, et nous voulons vivre ce service avec Marie, dans l’esprit de la joie évangélique. » (conférence de Georgette Blaquière le 16 mars 1997 à Coutances). C’est de cette « joie évangélique » que le Magnificat témoigne, et il
en constitue une si belle expression que la liturgie des heures nous invite à le redire chaque soir.

La joie de Marie
Mais ce lien entre l’humilité et la joie est aussi magnifiquement illustré en la personne de Marie. Comme le dit le Bienheureux p. Marie-Eugène, « nul ne saurait être humble devant Dieu comme le Christ Jésus ou même la Vierge Marie, parce que personne n’a mesuré comme eux l’abîme de l’Infini qui sépare l’homme de son Créateur. » (JVVD p. 126).

Comme chacun le sait, de nombreuses formules de cette prière que Luc met sur les lèvres de Marie sont déjà présentes dans le premier Testament, et en
particulier dans le cantique d’Anne. Il y a pourtant dans la joie d’Anne quelque chose de l’ordre de la revanche, après les humiliations subies. Éli l’a prise pour
une femme ivre, alors qu’elle déversait dans sa prière sa douleur de femme stérile ; on comprend dès lors qu’elle dénonce les paroles hautaines et l’arrogance
(1 Sam 2, 3), qu’elle se réjouisse autant de voir les humbles élevés que les puissants abaissés (v. 7). Lorsque Marie reprend ce thème – qui d’ailleurs court
dans bien d’autres passages de l’Écriture – il me semble que le ton est différent ; qu’il n’y a pas de joie mauvaise à voir tomber ceux chez qui une situation élevée
faisait naître l’orgueil et le mépris des faibles. Il y a plutôt comme un avertissement : puisque c’est Dieu qui abaisse et qui élève, que chacun, grand ou
petit, se garde de l’orgueil, et la joie ne restera vraie joie que si l’homme se souvient sans cesse que c’est le Tout Puissant qui fait pour lui de grandes choses.
Marie reprend, récapitule en une seule louange des expressions qui viennent de tous les livres bibliques, de la Genèse au livre de Job, des psaumes aux prophètes, sur ce thème de la puissance de l’amour de Dieu, de sa sainteté, de sa fidélité, de sa prédilection pour les petits (les « anawim »). Marie ne cite pas l’Écriture comme je le fais dans cet article : elle chante Dieu dans sa langue maternelle, celle dans laquelle elle a appris à prier dès l’enfance. Fille d’Israël, elle trouve sa joie à permettre à Dieu de réaliser son plan de salut, à se mettre au service d’un projet dont elle ne peut mesurer l’étendue, puisqu’il est divin, mais auquel elle adhère, parce qu’il vient du Seigneur. Et elle accueille en toute simplicité le compliment que lui fait sa cousine, elle se reconnaît effectivement « bienheureuse », puisque par son « oui » s’accomplit le salut. D’âge en âge nous continuons de célébrer
cette joie de Marie : que cette joie soit nôtre chaque fois que nous voyons s’approcher le Royaume, et d’autant plus si par un humble « oui » de serviteur
quelconque, nous y avons contribué.

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